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Les n° 1 à 3 seront prochainement mis en ligne, merci pour votre patience.




Editions Wildproject
numéro 9 | 2010
J. BAIRD CALLICOTT ET L'ETHIQUE DE LA TERRE


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J. Baird Callicott, Pensées de la terre,
traduit de l'américain par Pierre Madelin, Wildproject, 2011

 

Ecologie et religion
Entretien avec Pierre Madelin, traducteur de Callicott

 

Quelle place ce livre occupe-t-il selon vous dans la philosophie de l’écologie et dans l’œuvre de Callicott ?

La philosophie de l’écologie, dès son origine, a porté un regard critique sur l’héritage de la pensée occidentale, qu’elle a souvent tenue, plus ou moins naïvement, pour responsable de la crise écologique actuelle. C’est pourquoi elle a toujours cherché dans des traditions de pensée non-occidentales des ressources conceptuelles qui puissent nous aider à élaborer une nouvelle philosophie de la nature et une nouvelle conception de la place de l’homme dans la nature. A cet égard, Pensées de la terre est un livre exemplaire.

En ce qui concerne sa place dans l’œuvre de Callicott, je dirais qu’elle est essentielle. En 1994, au moment de sa parution, Callicott a déjà publié un recueil de textes, In defense of the land ethic (1989), où il expose bon nombre de ses idées les plus importantes sur l’écologie. Il a également édité un livre majeur sur le concept de nature dans les philosophies de l’Asie ainsi qu’un petit livre sur l’éthique écologique des Indiens Ojibwa, preuve que son intérêt pour les cultures non-occidentales n’est pas nouveau. D’une certaine façon, Pensées de la terre offre la quintessence de ses différents centres d’intérêt.

Même si, au moment où il l’écrit, Callicott cherche avant tout à proposer une sorte de « promenade » à travers les différentes cultures du monde et leurs implications écologiques, il en profite aussi pour livrer une synthèse limpide des thèses les plus significatives de sa propre pensée. C’est ainsi que l’on retrouve, disséminées partout dans le livre, des pages sur la valeur intrinsèque de la nature, sur la distinction entre les éthiques biocentrées et les éthiques écocentrées, sur la critique de l’éthique du bien-être animal, sur le thème de la nature sauvage, sur la nécessité de dépasser la conception moderne du monde, sans oublier la présence tutélaire d’Aldo Leopold. En ce sens, Pensées de la terre peut être lu non seulement comme une introduction aux grandes traditions spirituelles du monde, mais aussi comme une très belle introduction à l’ensemble de la philosophie callicotienne.

 

Comment avez-vous eu envie de traduire ce livre de J. Baird Callicott ?

Je m’intéresse depuis des années aux religions et aux philosophies de l’Asie, à l’anthropologie et aux implications philosophiques de l’écologie. Alors que j’étais encore étudiant, et que j’aurais dû étudier assidument Aristote, Kant ou Husserl en prévision des examens, je passais des journées entières à lire les Upanisads, le Tao-tê-king, le Tchouang-tseu… et, plus tard, Thoreau, Naess, Callicott, etc.

Et voilà que je tombe sur un livre, écrit par un des géants de la philosophie de l’écologie américaine, dont le propos recouvre précisément ces trois champs de recherche ! Quand l’occasion de le traduire s’est présentée, je n’ai pas hésité une seconde !

 

Assisterions-nous avec la philosophie de l’écologie à une réfutation de la pensée occidentale au profit, par exemple, du bouddhisme ou du taoïsme ?

Je ne pense pas. N’oublions pas que Callicott a pris fait et cause, contre Lynn White, pour notre héritage judéo-chrétien (voir son remarquable petit livre sur la Genèse). Par ailleurs, Callicott est profondément admiratif des réalisations de la science occidentale. Il s’agit tout simplement de critiquer l’arrogance intellectuelle de l’Occident (si l’on en juge par les programmes philosophiques de l’enseignement supérieur français, où les philosophies non-européennes sont tout simplement absentes, parler d’arrogance n’est pas du tout une fantaisie), et de nous ouvrir d’autres univers de pensée. 

 

Quel est l’apport de Callicott aux  précédentes études  sur la question de l’écologie et de la religion ?

Aux Etats-Unis, il y a des bibliothèques entières publiées sur la question. On peut penser au livre de Roger Gottlieb, This sacred earth : Religion, nature, environment, ou aux différents volumes érudits édités par le Forum on Religion and Ecology. Aussi remarquables soient-ils, ces livres sont avant tout des recueils de textes, et aucun ne présente l’unité du livre de Callicott. En France, la littérature sur le sujet est en revanche assez pauvre. Nous pouvons par exemple signaler un beau recueil de textes dirigé par Dominique Bourg (Crise écologique, crise des valeurs, Labor et Fides), qui présente notamment la controverse sur le les racines chrétiennes de la crise écologique qui a entouré le texte de Lynn White.

Mais la seule étude globale que l’on pourrait rapprocher du projet de Callicott est La religion et l’ordre de la nature, de Seyyed Hosein Nasr, islamologue et philosophe Iranien qui s’inscrit explicitement dans l’école traditionnaliste dont René Guénon est le représentant le plus connu. Malheureusement, il ne nous épargne aucun des lieux communs de cette école. A mes yeux, sa conception de la religion est caricaturale et dogmatique. Il existerait une unité transcendante des religions, une Tradition primordiale dont toutes les traditions spirituelles seraient l’expression temporelle. L’occultation de cette Tradition dans le monde moderne serait, entre autres désastres, à l’origine de la crise écologique. La culture scientifique de Nasr, notamment en matière d’écologie, est en outre extrêmement lacunaire, et ses préjugés philosophiques lui interdisent d’accorder aux spécificités de chaque tradition philosophique l’attention qu’elles méritent.

Or c’est là précisément la richesse du livre de Callicott ! Chaque tradition y est examinée pour elle-même, loin de tout œcuménisme métaphysique facile et toute conception monolithique de la « philosophie Orientale ». Le principal mérite de Callicott est donc d’avoir su se tenir à l’écart d’une telle conception de la religion, tout en proposant une synthèse magistrale et accessible des différents travaux qui avaient été menés auparavant par divers chercheurs américains.

 

Comment le situeriez-vous par rapport au travail de Philippe Descola en France ?

Leurs centres d’intérêt sont évidemment voisins, et Descola est l’un des rares intellectuels français à se positionner en faveur d’une éthique écocentrée et à saluer le travail de Callicott. Le travail de Descola est d’inspiration structuraliste, et il cherche à dégager dans la mosaïque des cultures humaines de grands ensembles qui rendent compte des différentes manières de penser notre relation aux non-humains. Ce sont les fameuses ontologies : le naturalisme, l’animisme, le totémisme et l’analogisme.  A cet égard, la réflexion anthropologique de Descola est plus approfondie que celle de Callicott.

En revanche, les analyses philosophiques de Callicott sont plus poussées. Par exemple, Descola associe les civilisations indiennes et chinoises à une même ontologie, l’analogisme. D’un point de vue strictement anthropologique, cette association est visiblement pertinente, mais ce faisant, il ne prête pas particulièrement attention aux différences majeures qui opposent la philosophie chinoise à la philosophie indienne, et encore moins aux différentes écoles de pensée qui se sont développés au sein de ces deux philosophies. Sur ces points précis, les analyses de Callicott sont beaucoup plus détaillées. On peut donc dire que Pensées de la terre et Par delà nature et culture sont deux livres remarquables dans leur genre, assez complémentaires mais néanmoins différents.

 

En conclusion ?

La traduction de ce livre a été un bonheur. Jamais je ne me suis ennuyé. Si je n’avais dû traduire qu’un seul livre dans ma vie, j’aurais aimé que ce fût celui-là.

Wildproject, 2011

 

 


Pierre Madelin, traducteur, guide de montagne et aide-berger

 





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