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Editions Wildproject
numéro 9 | 2010
J. BAIRD CALLICOTT ET L'ETHIQUE DE LA TERRE


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Postface de Philippe Descola à Ethique de la terre

 

J. Baird Callicott
présenté par Philippe Descola,
chaire "Anthropologie de la nature", Collège de France

 

Philippe Descola, né en 1949, est un anthropologue français. Ancien élève de Claude Lévi-Strauss, il se consacre à l'étude des modes de socialisation de la nature. Ses recherches de terrain l'ont amené en Amazonie, auprès des Jivaros Achuar. Nommé à la chaire d'Anthropologie de la nature au Collège de France en 2000, il est notamment l’auteur de Par-delà nature et culture (© Gallimard, 2005), d'où est tiré ce texte, que Descola a souhaité placer en postface à Ethique de la terre de J. Baird Callicott (Wildproject, 2010).

 

 

Les éthiques holistes ou écocentriques mettent l’accent non pas sur des individus ou des espèces dotés de propriétés particulières (comme le font par exemple les éthiques animales), mais sur la nécessité de préserver le bien commun en ne bouleversant pas de façon inconsidérée les relations d’interdépendance qui unissent toutes les composantes organiques et abiotiques d’un environnement. Seule importe la liaison des parties au tout, chaque élément du tout n’ayant de valeur et de signification que par la position qu’il occupe dans l’économie des échanges vitaux.

Toutefois, du fait de leur plus grande capacité perturbatrice, les humains sont investis d’une responsabilité morale décisive dans le maintien des équilibres écologiques, un rôle qu’ils ne peuvent remplir qu’à condition de pouvoir comprendre leur situation au sein de la chaîne trophique. Or, une telle intelligence des interactions ne peut être atteinte qu’au moyen d’une observation de la nature empreinte d’humilité, et en tâchant de s’identifier à l’obscure téléonomie qui anime chacun des acteurs de la grande communauté terrestre.

"La philosophie de Callicott
constitue un fondement solide
pour s'engager dans une coexistence
moins conflictuelle entre humains
et non-humains."

Principale figure inspiratrice de toute la philosophie holiste de l’environnement, Aldo Leopold, ingénieur forestier issu de Yale, écologue rompu à la gestion des ressources naturelles, chassait également depuis l’adolescence. Aussi est-ce en chasseur expérimenté, et non en philosophe ou en moraliste, qu’il appréhende les complexités de l’environnement et tente d’en restituer sa conception. Pour que les humains se forment une idée adéquate de leur place et de leur responsabilité dans les interactions synécologiques, il peut être utile qu’ils se représentent sans arrogance les finalités et les orientations de vie des autres composantes de ce superorganisme qu’ils contribuent à animer. D’où la nécessité pédagogique suggérée par Leopold de « penser comme une montagne » afin de mieux évaluer l’équilibre à respecter sur ses flancs entre les loups, les cerfs et la végétation – ou encore de se figurer l’odyssée d’un atome mû dans le cycle de ses incorporations successives par une sorte d’intentionnalité inchoative.

Il s’agit là d’expériences de pensée salutaires, propres à donner substance et urgence vécue à un savoir écologique abstrait, mais nullement d’une profession de foi animique. Leopold adhère en effet sans discussion à la version ordinaire du schème naturaliste et à son dualisme constitutif : « La nature vierge est le matériau brut dans lequel l’homme a péniblement taillé cet artifice qu’on appelle civilisation. […] La nature était extrêmement diverse, et les artifices qui en ont résulté sont, eux aussi, très divers. […] La diversité des cultures du monde reflète une diversité correspondante des natures qui lui ont donné le jour. »

John Baird Callicott, qui est le plus intéressant des continuateurs de Leopold, a su se dégager des symétries trompeuses du dualisme comme du finalisme distribué auquel leur mentor avait parfois cédé. Il défend une vision de la solidarité écosystémique que Durkheim n’aurait pas désavouée. Bien qu’il récuse l’idée que la communauté biotique puisse être vue comme une société, les propriétés qu’il lui prête rappellent fort les conditions d’exercice de la solidarité organique, notamment le fait que l’unité du tout existe indépendamment des individus qui la composent et que l’appartenance à ce tout implique des obligations contractuelles vis-à-vis de ses membres en raison du système des fonctions qu’ils remplissent. L’écosystème devient transcendant à ses éléments humains et non humains – c’est là la grande différence avec Durkheim –, qui se dépouillent de toute substance ontologique pour devenir de simples rouages dans un réseau de relations en constante réorganisation. La nature et la culture perdent leur raison d’être dans une cosmologie qui n’est plus biocentrique ou anthropocentrique, mais écocentrique, c’est-à-dire asservie aux mécanismes régulateurs des échanges d’énergie dans l’environnement.

"John Baird Callicott, le plus intéressant des continuateurs d'Aldo Leopold, défend une vision de la solidarité écosystémique que Durkheim n’aurait pas désavouée."

Certains, et c’est mon cas, peuvent voir dans une éthique écocentrique comme celle de Callicott un fondement philosophique solide pour s’engager dans une coexistence moins conflictuelle entre humains et non-humains, et tenter ainsi d’enrayer les effets dévastateurs de notre insouciance et de notre voracité sur un environnement global dont nous sommes au premier chef responsables, puisque nos moyens d’agir sur lui sont sans commune mesure avec ceux des autres acteurs de la communauté terrestre.

Philippe Descola

 

 

 

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