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Les n° 1 à 3 seront prochainement mis en ligne, merci pour votre patience.




Editions Wildproject
numéro 7 | 2010
MIX PRINTANIER : ART ET SCIENCE, VILLE ET NATURE

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Du bon usage de la nature
Entretien avec Catherine Larrère

 

"Les détracteurs de l'écologisme partagent avec la majeure partie des écologistes militants une conviction, celle que l'homme est extérieur à la nature, qu'il l'artificialise: ce sont des modernes. Pour les premiers, la nature n'a d'autre valeur que l'utilité des ressources que nous en prélevons. Pour les autres, l'harmonie réside dans la nature, et les hommes, en la perturbant, créent un mal dont ils auront à souffrir. (...) ." (Du bon usage de la nature, chapitre VII: "Habiter la nature")

En récusant ces deux visions antagonistes, qui partagent une même conception "antinaturelle" de l'homme, Raphaël et Catherine Larrère sont parmi les premiers intellectuels français à s'être engagés de façon approfondie et informée sur le chemin de la philosophie de l'écologie. Leur ouvrage fondateur commun, Du bon usage de la nature, est à la fois une admirable synthèse des savoirs et des enjeux liés à la question écologique, et un essai philosophique original, qui articule l'éthique environnementale contemporaine aux fondements grecs - naturalistes - de la pensée occidentale.

Depuis sa parution en 1998, le "Bon usage" est devenu un classique. Il est aujourd'hui réédité chez Champs Flammarion. L'occasion de revenir avec Catherine Larrère sur un engagement intellectuel de bientôt vingt ans.

 


Catherine Larrère, philosophe, Professeur d'éthique environnementale à Paris 1-Sorbonne

 

Depuis la parution du livre, il existe aujourd'hui un public plus large et une opinion publique plus sensibilisée aux enjeux qui vous occupaient déjà à l’époque. Comment présenteriez-vous l'ouvrage aux nouveaux lecteurs?

L'ambition du Bon usage de la nature est de donner au lecteur généraliste des outils pour comprendre et évaluer les politiques de protection de la nature et de prévention des risques.

Qu’il s’agisse de protéger et d’entretenir les paysages naturels, de lutter contre la dégradation ou l’érosion de la biodiversité, mais aussi de nous prévenir aussi bien contre les risques naturels que contre ceux qui résultent de nos actions techniques et de leur impact sur l’environnement, la question de ce que nous devons faire à l’égard de la nature a de plus en plus d’importance dans notre vie. Cette question a pris, depuis le sommet de Rio, une dimension globale (dont le changement climatique est l’aspect le plus connu), qui ne doit pas faire oublier les multiples aspects plus localisés, mais tout aussi préoccupants, de la question.

La réflexion sur ce qu’on appelle la crise environnementale (l’ensemble des effets négatifs de notre action dans la nature) peut engager la remise en cause de certaines de nos idées les mieux ancrées. Le pari que nous avons fait est que, pour mieux comprendre ces questions, il peut être utile de faire une réflexion de fond sur nos rapports à la nature, avec ce que cela implique en matière d’histoire de la philosophie et des sciences.

"La réflexion sur ce qu’on appelle
'la crise environnementale'
peut engager la remise en cause de certaines de nos idées les mieux ancrées."

 

Qu'est-ce qui fait la singularité du Bon usage?

Le livre repose sur un certain nombre d’hypothèses et de convictions.

1) Il n’y a pas, dans ce genre de situation, à choisir entre l’homme et la nature. C’était la façon dont, quand nous avons commencé à réfléchir sur ces questions, les choses étaient présentées. Au moment où se tenait le Sommet de la Terre à Rio, avait été publié l’Appel de Heidelberg, où une liste impressionnante de Prix Nobel dénonçaient ce qu’ils appelaient une "critique irrationnelle du progrès scientifique et technique et de ses conséquences sociales positives". Au même moment, Luc Ferry, dans Le Nouvel Ordre écologique, faisait apparaître l’écologie comme un complot fasciste contre les droits de l’homme. En transformant la deep ecology d'Arne Naess en épouvantail, on allait de façon durable dénoncer une défense supposée anti-humaniste de la nature.
Nous avons voulu montrer que ces positions étaient caricaturales, et que l’on pouvait concilier humanisme et naturalisme. Depuis 1992, je crois que chacun a pu se convaincre que les pires ennemis des hommes n’étaient pas les défenseurs de la nature, et nous tâchons de montrer qu’il existe des solutions qui permettent de concilier les intérêts des hommes et ceux des "non-humains" (selon l'expression de Bruno Latour ou de Philippe Descola).
Il ne s’agit donc pas de choisir entre l’homme et la nature, mais entre différentes façons de vivre dans la nature, de l’habiter.

2) Dans nos rapports à la nature, la représentation scientifique que nous avons de la nature joue un rôle décisif. Elle met véritablement en forme nos rapports à la nature. C’est une idée que nous avons empruntée à Callicott. Il ne s’agit certes pas d’ignorer le rôle des sentiments, la dimension subjective de notre rapport à la nature (le romantisme, pour aller vite). Mais nous avons voulu insister sur la dimension rationnelle de la défense de la nature.
Contrairement aux accusations proférées, l’écologisme ou l’environnementa-lisme ne sont pas une critique irrationnelle de la modernité. Au contraire, ils procèdent de la modernité. Ce sont les sociétés industrielles, et elles seules, qui ont formulé et donné sens à un projet de protection de la nature, destiné à mettre des espaces à l’abri du développement économique et industriel. Ce sont aussi ces sociétés qui ont développé ce qu’Ulrich Beck appelle la “modernité réflexive” : une réflexion critique sur les risques liées au développement industriel.

"Ce sont les sociétés industrielles,
et elles seules, qui ont formulé
et donné sens à un projet
de protection de la nature."

3) Mais si le souci de la nature procède de la modernité, il conduit à en sortir. La modernité est marquée par le dualisme : elle oppose le sujet et l’objet, l’homme et la nature. Or l’écologie remet l’homme dans la nature : elle considère qu’il en fait partie. C’est ce que nous avons voulu montrer, non seulement au niveau des grandes options philosophiques ou dans les différentes formulations des éthiques environnementales, mais aussi par une analyse précise des pratiques de protection de la nature et des schémas scientifiques qui les dirigent.
Si l’on a pu passer de la protection d’une nature sauvage, dont l’homme est nécessairement absent, au pilotage de la biodiversité (que les actions humaines peuvent enrichir), c’est que l’écologie scientifique a changé, et que l’on a intégré une vision plus dynamique de la nature, dans laquelle les actions humaines n’apparaissent pas inévitablement perturbatrices.

"L’écologie scientifique a changé: on a désormais une vision plus dynamique de la nature, dans laquelle les actions humaines n’apparaissent pas inévitablement perturbatrices."

 

Ce livre s’inscrit dans le prolongement d’une découverte de l’éthique environnementale que vous aviez faite au début des années 1990. Pouvez-vous nous rappeler dans quel contexte, et dans quel état d’esprit, vous avez commencé à vous intéresser à ce courant de pensée ?

En 1992, au moment du Sommet de la Terre à Rio, d’autres manifestations se sont tenues un peu partout au Brésil. Notamment à Porto-Alegre (qui n’avait pas alors la célébrité d’aujourd’hui), où se tenait un colloque sur l’éthique environnementale. Le participant français pressenti n’a pas pu venir, et je l’ai remplacé. Un peu par hasard. Je ne connaissais rien à l’éthique environnementale (je ne savais pas que cela existait), mais j’étais philosophe, je parlais anglais, et j’avais quelques idées sur la question, grâce à mon mari Raphaël Larrère, qui s’occupait de questions environnementales depuis un moment. Ancien assistant de René Dumont, il avait travaillé sur les forêts, faisait partie du Conseil National de Protection de la Nature, et participait au programme sur l’environnement du CNRS. En tout cas, je ne partageais pas l’hostilité de principe à l’intérêt pour la nature qui était celle de la plupart de mes collègues philosophes.

 


Conférence des Nations Unies sur l'environnement et le développement sit "Sommet de la Terre" à Rio en 1992.

 

Je suis donc arrivée à Porto-Alegre avec une article sur le Contrat naturel de Michel Serres - que je connaissais par ailleurs, et dont j’appréciais et j’estimais la réflexion philosophique. Surtout, j’ai rencontré des spécialistes américains d’éthique environnementale, notamment Rolston et Callicott, et j’ai discuté avec eux. Je passais mon temps à leur dire que je n’étais pas d’accord ("I disagree").

Quand je suis rentrée en France (en juin 1992), j’ai eu connaissance du préprojet du livre de Ferry, et j’y ai appris que les gens avec qui j’avais discuté étaient des fascistes. Je me suis dit que des gens à qui on peut dire “I disagree” et qui continuent à discuter avec vous, ne sont pas vraiment des fascistes. Je me suis donc mise à lire tous ces articles et ces livres sur l’éthique environnementale et j’ai trouvé qu’il y avait là une réflexion nouvelle, intéressante et qui méritait d’être connue en France. C’est ce que j’ai fait dans Les Philosophies de l’environnement, un petit livre publié aux PUF (collection Philosophies) en même temps que Du bon usage.

En même temps, mon mari et moi avons organisé un colloque sur la crise environnementale à Paris en 1994 (où sont venus Callicott, Norton et Zimmerman) et nous avons continué à travailler ensemble.

"Je suis revenue avec une conviction : l’éthique environnementale
méritait d’être connue en France."

 

Entre 1992 et 1997, qui marque la sortie de plusieurs ouvrages concommittants (Les Philosophies de l'environnement, actes du colloque de 1994, Le Bon usage de la nature), vous avez déployé une activité importante au croisement de plusieurs disciplines – gestion de la nature, écologie scientifique, philosophie... L’ensemble donne une impression d’effervescence et de déploiement caractéristique de l’apparition d’une vocation intellectuelle. Cette impression est-elle juste ? La spécialiste du XVIII siècle et l’agronome ont-ils trouvé ensemble dans les enjeux philosophiques de l’écologie leur « assiette naturelle » ?

Non, je ne crois pas beaucoup à la vocation, je crois plutôt aux occasions que l’existence nous présente, un peu par hasard, et dont on peut parfois se saisir, parce qu’il y a une sorte de rencontre. Or j’ai rencontré un peu par hasard la philosophie environnementales. Travailler là-dessus m’ouvrait des possibilités nouvelles.

J’avais une formation en philosophie politique, ce qui en France, et dans les années 70-80, signifiait essentiellement faire de l’histoire de la philosophie politique. J’avais fait ma thèse sur les physiocrates et l’émergence des catégories économies dans la pensée politique au XVIIIe siècle en France, et je travaillais sur Montesquieu. M’intéresser aux questions d’éthique et de philosophies environnementales me permettait de me situer dans le résolument contemporain, ce qui était assez excitant : j’avais l’occasion de développer mon propre raisonnement et pas seulement de présenter celui des autres (même si cela reste une bonne partie du travail), et cela me mettait en contact avec un public tout différent, moins universitaire, à la fois plus ouvert et plus exigeant. Cela me permettait aussi de travailler avec mon mari.

Nous avions cheminé tous les deux, dans notre parcours intellectuel, chacun dans son domaine, chacun tenant l’autre au courant de ce qu’il faisait et en discutant, mais, jusque là, de façon séparée. Je crois que c’est parce que nous nous étions affirmés intellectuellement et avions fait, chacun de notre côté, notre carrière (lui comme directeur de recherche à l’INRA, et moi comme Professeur à l’Université), nous pouvons avoir maintenant une collaboration équilibrée.

Je crois que mon mari s’est toujours intéressé à la philosophie, et que, moi, j’ai toujours été attirée par la dimension empirique de ce à quoi sa formation d’agronome lui avait donné accès.

 

 

Ce livre, écrit à 4 mains, est le produit d’une singularité, celle d’un croisement de compétences entre l’agronome et la philosophe. Comment le travail de conception et d’écriture s’est-il conrètement réalisé ?

C’est assez simple. Au départ, Monique Canto-Sperber, me sachant intéressée par ces questions, m’a demandé de faire l’article “Nature” de son dictionnaire de philosophie morale. Cela m’a demandé beaucoup de travail, une quantité démesurée par rapport à la longueur de l’article, et je me suis dit qu’il y avait de quoi en tirer un livre.

Mais je me suis dit en même temps que ce livre, je ne pouvais pas le faire toute seule, qu’il fallait que je le fasse avec mon mari : il y avait toute une partie d’histoire et de philosophie des sciences (sur le XXe siècle, notamment), que je pouvais peut-être esquisser dans un article, mais que je ne pouvais pas développer toute seule. Il y avait également toute une série de références à la réalité des politiques de protection de la nature et de prévention des risques qu’il connaissait beaucoup mieux que moi.

Nous avons donc décidé de travailler ensemble, et nous nous sommes répartis le travail sur la base d’un plan sur lequel nous nous étions entendus. Dans la première partie (l’histoire de la “philosophie naturelle” : conceptions scientifiques de la nature et leur encadrement philosophique), j’ai rédigé les deux premiers chapitres (les Grecs et les modernes) et Raphaël a fait le troisième (une éventuelle nature postmoderne). Nous nous sommes lus et critiqués réciproquement, mais nous avons travaillé chacun de notre côté. Pour la deuxième partie (pratiques de protection et de prévention), c’est une écriture plus mélangée : nous avions de nombreux articles publiés, par l’un ou par l’autre, ou déjà par les deux, sur ces questions, et nous les avons refondus : Raphaël s’est chargé des deux premiers chapitres, moi du troisième (sur Jonas et la précaution) et le quatrième, c’est vraiment une écriture collective, d’un bout à l’autre.

Depuis, nous sommes à peu près interchangeables, bien que, s’il s’agit de faire preuve de véritables connaissances scientifiques, je préfère que Raphaël y aille, même si j’essaie de me tenir au courant : je ne veux pas être une philosophe ignorante! C’est plutôt les institutions qui discriminent en faisant appel à nous pour un colloque ou une conférence : elles veulent soit quelqu’un qui est institutionnellement philosophe, soit institutionnellement agronome et sociologue.

 


"Lucrèce conjoint naturalisme et humanisme
de façon si convaincante que nous voudrions
savoir pourquoi ils ont été séparés et pourquoi
nous devrions le faire encore."
(Du bon usage de la nature, chapitre I)

 

Baird Callicott voit dans la pensée grecque la source du dualisme moderne, et de nos maux écologiques. Apparemment vous ne partagez pas cet avis, puisque Le Bon usage se réfère au monisme grec.

Je ne cherche pas dans l’Antiquité un modèle moniste. Je ne suis pas moniste : je critique le dualisme moderne qui oppose l’homme et la nature et les dresse l’un contre l’autre, mais affirmer (reconnaître) que l’homme fait partie de la nature, ne conduit pas nécessairement à un monisme qui neutraliserait toute affirmation morale (si tout est naturel, on ne peut plus faire la distinction entre ce qui est bon et ce qui est mauvais), c’est pourquoi j’essaie de concilier l’insertion de l’homme dans la nature avec un pluralisme. Ma réponse au rejet du dualisme n’est pas le monisme, mais le pluralisme.

D’autre part, si, comme tous ceux qui travaillent sur les questions environnementales, je remets en cause le dualisme, je n’en fais pas pour autant une cible privilégiée. Je ne fais pas un procès de la modernité, qui livrerait la nature à la domination sans partage de l’homme. Si nous avons insisté sur l’idée que le souci de la nature procède de la modernité, c’est aussi pour montrer qu’il y a d’autres potentialités, dans la vision moderne de la nature, que la domination despotique de celle-ci - cette "mort" de la nature dont Carolyn Merchant a fait un livre.

Si la nature des modernes est volontiers pensée comme une nature fabriquée (une natura naturata, pour reprendre la formule scolastique), la natura naturans (une nature en marche, qui existe par elle-même) ne disparaît pas : c’est celle des voyageurs naturalistes, sans les enquêtes desquels Darwin n’aurait pas existé.

"Notre réponse au rejet du dualisme
n’est pas le monisme,
mais le pluralisme."

 

Pourquoi le livre s'ouvre-t-il sur le naturalisme grec?

Si le livre commence par les Grecs, c’est essentiellement pour mettre en cause l’adéquation, proclamée par beaucoup de critiques de l’environnementalisme, entre modernité et rationalité. Il n’y aurait de véritablement rationnelle que la science moderne (Bacon, Galilée, Descartes, Newton) et les Grecs n’y participeraient qu’en tant qu’ils l’anticiperaient (pour le reste, ils seraient encore englués dans des conceptions mythiques ou religieuses). Affirmer qu’il n’est de rationalité que moderne (ce qui est une position assez largement partagée : c’est celle de Habermas, par exemple), c’est poser qu’il n’y a pas de sortie rationnelle de la modernité, qu’il n’y a que des antimodernités irrationnelles (le romantisme comme seule critique de la rationalité).

Certains environnementalistes se satisfont de cette position et se font les chantres heureux du romantisme (certains défenseurs de la wilderness par exemple). Nous pas. Donc, pour montrer que l’on pouvait sortir de la modernité sans tomber dans l’irrationnel, il était utile de montrer qu’il y a un naturalisme non moderne, celui du programme naturaliste des enquêtes sur la nature (historia peri phuseon) des Grecs, qui pose que tout ce qui existe relève d’un même type d’explication qui se passe de toute référence au surnaturel (on n’a pas besoin de Zeus pour expliquer le tonnerre, comme Socrate dit à propos des physiciens, dans le Phédon).

Les Grecs peuvent ainsi étudier rationnellement la nature, sans en faire un objet séparé de l’homme (qui relève du même type d’enquête). A cela s’ajoute que c’est sans doute à tort que nous avons tendance à considérer que l’arrivée d’une nouvelle époque entraîne la disparition complète de la précédente. Le mécanisme de la science moderne a certainement supplanté le finalisme aristotélicien, mais celui-ci n’a pas complètement disparu pour autant. Une bonne partie de la critique de l’artificiel au nom du naturel s’appuie, encore aujourd’hui, sur une conception très aristolécienne de la nature (ce qui a en soi son principe de vie, ce qui est capable d’autopoiesis).

"Les Grecs peuvent ainsi étudier rationnellement la nature,
sans en faire un objet
séparé de l’homme."

Il me semble que Baird Callicott procède un peu de la même façon. D’abord, il est beaucoup plus admiratif que moi des Grecs. Il a fait son PhD sur Platon, et il lui reste très attaché. Mais, surtout, me semble-t-il, ce qu’il admire dans la philosophie naturelle grecque, c’est qu’il s’agit d’une vision contemplative de la nature, qui n’a pas de visée pratique, et qui peut être posée comme modèle de la science. Là aussi, on peut montrer que l’ambition de toute science n’est pas de nous rendre “comme maîtres et possesseurs de la nature” et donc se dégager de l’assimilation de toute science à l’ambition conquérante des modernes.

 

Vous êtes aujourd’hui la seule professeur d’université en poste à enseigner l’éthique environnementale. Pensez-vous que ce champ de recherches devrait se développer?

D’abord, je voudrais dire que, depuis un peu plus de 15 ans, les choses ont considérablement changé. Quand j’ai commencé à travailler sur ces questions, les éthiques environnementales étaient largement inconnues, et le peu qu’on en disait provoquait soit une claire opposition (sur le ton d'un Ferry), soit un scepticisme amusé (s’occuper des petites fleurs et des oiseaux, ce n’est pas très sérieux quand les hommes meurent de faim ou se tuent les uns les autres).

Les questions environnementales font maintenant partie de notre vie (même si beaucoup n’ont tendance à s’y intéresser que si elles affectent directement et, de préférence, catastrophiquement, les existences humaines). Les écrits qui en traitent sont beaucoup plus facilement accessibles, y compris en France: Wildproject fait beaucoup dans ce sens, et également d’autres maisons d’édition. Hicham-Stéphane Afeissa a publié une anthologie de textes traduits sur l’éthique environnementale. Mes étudiants apprécient, et comme l’une me disait, “L’éthique environnementale, c’est cool”.

Il n’en reste pas moins qu’il y a encore beaucoup à faire. J’en ai parfois assez de faire toujours la même présentation générale des grandes tendances de l’éthique environnementale américaine (biocentrisme, écocentrisme, pragmatisme) devant des gens qui les ignorent complètement ou n’en ont qu’une très vague idée. Je suis également choquée quand je vois des livres universitaires (tout ce qu’il y a de plus sérieux) qui traitent de questions de philosophie morale, sans prendre en compte la contribution des éthiques environnementales à ces questions. Deux exemples récents : un livre (publié en anglais) sur la valeur intrinsèque qui ignore complètement ce qu’en dit l’éthique environnementale (alors que c’est autour de cette question qu’elle s’est construite); un livre (publié en français) sur la signification morale actuelle du respect, qui, là aussi, ignore complètement les éthiques environnementales, que l’on peut cependant définir comme des éthiques du respect (de la nature).

“L’éthique environnementale, c’est cool.” (une étudiante de Paris 1)

Donc, il reste beaucoup à faire pour que les éthiques environnementales aient droit de cité parmi les théories morales respectables. Mais je pense qu’il n’y a aucune raison pour que les éthiques environnementales ne gagnent pas du terrain. On en a besoin. D’abord pratiquement.

Une première leçon qui s’est déjà dégagée de déjà plus de trente années de politiques environnementales, c’est ce que celles-ci ne sont pas seulement affaire d’expertise technique, moralement neutre, simplement administrative. Les questions environnementales ont non seulement une dimension sociale (elles ne relèvent pas seulement des sciences de la nature), elles ont aussi une dimension proprement morale. Les décisions environnementales sont de plus en plus nombreuses, on a besoin de normes pour les guider, et ces normes doivent être réfléchies et définies : c’est le rôle des éthiques environnementales de fournir des éléments sur ce point. De façon plus générale, un enseignement se dégage des éthiques environnementales (du moins, c’est celui que je retiens) : c’est ce que nous (les hommes), nous ne sommes pas seuls au monde, que nous partageons la terre avec d’autres habitants, non-humains, et que nous devons apprendre à vivre ensemble, dans un monde où “tout est extrêmement lié”. C’est simple à dire, c’est plus difficile à élaborer en normes, hypothèses, principes.

Donc je crois que l’enseignement des éthiques environnementales a de l’avenir. Les formations environnementales (développement durable, gestion de la biodiversité et autres) vont se multiplier. Ce qu'il faut éviter, c’est que les éthiques environnementales n’y soient qu’une contribution technique parmi d’autres. Il faut maintenir le lien avec la réflexion philosophique. C’est pourquoi je suis très heureuse d’enseigner l’éthique environnementale à la Sorbonne.

 

Propos recueillis par Wildproject
Novembre 2009

 

 







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From natural to human sciences, urbanism to contemporary art, wildproject is a journal of environmental studies grounded in environmental philosophy.

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