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Les n° 1 à 3 seront prochainement mis en ligne, merci pour votre patience.




Editions Wildproject
numéro 6 | 2009
L'AGE ECOLOGIQUE DE LA CULTURE :
ECONOMIE, RELIGION, ESTHETIQUE

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Raymond Murray Schafer, fondateur de l'écologie sonore, et inventeur du "paysage sonore"

 

Ecologie profonde et écologie sonore
ARNE NÆSS ET RAYMOND MURRAY SCHAFER
Par Baptiste Lanaspeze


(Présentation pour le colloque « Ecologie: art, philosophie territoire » d'Appelboom / La Pommerie - août 2009)

 

On connaît la « musique concrète » de Pierre Schaeffer. On connaît le « silence » de John Cage. Mais il a fallu du temps pour prendre la mesure du « paysage sonore » de Raymond Murray Schafer.
Schafer est un compositeur canadien, né à Sarnia en Ontario en 1933. Cofondateur du "Projet mondial d'environnement sonore" (World Soundscape Project), il publie en 1977 The Tuning of the world, traduit en français sous le titre Le Paysage sonore. Cet ouvrage, synthèse de ses recherches en matière d'écologie sonore, lui vaut rapidement une reconnaissance internationale.

 

Cette présentation propose de mettre en relation deux courants théoriques. L’un, philosophique, fondé par Arne Næss, veut révéler la rationalité de notre expérience sensible du monde. L’autre, esthétique, fondé par Murray Schafer, part d’une conception du monde comme réalité sensible - en l'occurrence sonore -, et se révèle pleine d’implications d’ordre philosophique.

Tous deux nés au tout début des années 1970, ces deux efforts théoriques ont reçu en France un accueil réservé dans un cas, hostile dans l'autre. Il n’y a à notre connaissance aucune influence directe entre les deux ; en revanche, leurs approches convergent. Elles constituent une réhabilitation moderne du naturalisme, au sens philosophique du terme, c’est-à-dire une sensibilité intellectuelle qui place la nature (et non l’homme, ni l’esprit seul, ni la matière seule) en position de principe d’explication ultime des choses.

On veut tenter ici de donner à voir l'importance du travail théorique de Murray Schafer en le mettant en perspective des efforts métaphysiques et éthiques de la philsophie de l’écologie. Cette mise en perspective permet, nous semble-t-il, de prendre toute la mesure de la pensée de Schafer, et de comprendre que loin de concerner les spécialistes du son, le « paysage sonore » de Schafer est une notion esthétique et philosophique qui concerne le public généraliste.
 

 

1. Introduction

Tandis que les sciences humaines et la philosophie ont, en Europe, manifesté un intérêt réservé pour l’écologie, la question des relations homme/nature est en revanche beaucoup plus travaillée en art contemporain, qui est plus poreux aux relations avec le reste du monde, et en particulier avec le monde anglo-saxon. On peut identifier 5 domaines dans lesquels l’art contemporain renouvelle la représentation de la relation homme/nature :

  1. le land art et pratiques apparentées,
  2. les champs liés à l’espace public et à la ville,
  3. les à-côtés du paysagisme,
  4. les travaux sur le biologique et l’organique,
  5. et l’art sonore.

On pourrait voir comment, dans chacun des domaines identifiés, une relation féconde peut être établie entre des enjeux philosophiques de l’écologie profonde et le travail d’artistes ou de théoriciens (Andy Goldsworthy, Gilles Clément, Isabelle Guillauic…). Mais c’est dans le domaine de l’art sonore que la tâche est à la fois plus aisée, plus nécessaire, et potentiellement plus utile.

Plus aisée, car dans le domaine de l’art sonore, nous avons un Murray Schafer, qui a achevé très tôt une théorie écologique du son qui se situe à un niveau d’ambition spéculative aussi élevée qu’un Pierre Schaeffer ou qu’un John Cage, et qui a irrigué largement les mondes de l’art sonore, ne serait-ce que par la pénétration massive de la notion de « paysage sonore », dont il est l’inventeur. Ce théoricien s’appelle Raymond Murray Schafer, et l’ouvrage que nous allons brièvement présenter s’intitule The Tuning of the World, ou The Soudscape (selon les éditions) et date de 1976.

Ce travail remarquable par son ambition, sa variété et sa précision conceptuelle constitue un pan tout prêt pour la partie esthétique de la philosophie de l’écologie. Cependant, dans les cercles français de l’art sonore, son travail est largement méconnu, au profit de Cage et de Schaeffer, et d’une approche plus liée à la musique concrète. C’est  la raison pour laquelle nous disions que cette présentation était "nécessaire".

Un héritier plus récent de ce courant artistique, le musicien et philosophe David Rothenberg, revendique l’invention de la musique « inter-espèces », en jouant de la clarinette avec des oiseaux et des baleines. Le complice du philosophe norvégien Arne Næss théorise son travail artistique. Entre philosophie performative et art conceptuel, Rothenberg est un point structurant du champ de l’écologie sonore.

 

2. « Le monde comme musique » : théorie du paysage sonore

Le livre The Tuning of the World (1976) est le résultat d’une dizaine d’années de travaux menés par un groupe autour d’un projet pratique et théorique de long terme baptisé The World Soundscape Project (WSP) à l’université Simon Fraser (Burnaby, Vancouver). L’intention initiale de ce projet était de d’attirer l’attention sur l’environnement sonore, et en particulier à ses rapides évolutions récentes.

Le titre du livre The Tuning of the World (« Accorder » le monde [comme un instrument de musique]) est la reprise exacte du titre d’une gravure tirée d’un ouvrage de 1617 intitulé Utriusque cosmi historia. L’auteur (Robert Fludd, Robertus de Fluctibus, 1574-1637), est un des grands humanistes de la Renaissance. En bon scientifique de son époque, il est "prémoderne" : médecin de profession, physicien paracelsien, astrologue, éminent rosicrucien et mystique anglais. Cet ouvrage, Histoire de l’univers, une vaste encyclopédie en 5 tomes, est parfois présenté comme l’un des derniers grands livres d’alchimie. Dans cette gravure, la Terre est un instrument de musique traversé par des cordes, qui sont accordées ensemble par une main divine. Cette référence permet de comprendre l’essentiel du projet de Schafer :

  1. Il se réfère à une période pré-moderne du savoir, où humanités et sciences naturelles n’étaient pas séparées, ce qui signifie qu’il n’existe pour personne de « nature » purement matérielle, dénuée de lien sensible, affectif, spirituel. L’ensemble du monde forme un tout cohérent, il n’y a pas d’un côté le règne humain et le règne naturel. Il reprend d’ailleurs explicitement à son compte la conception de la musique comme une « quête de l’influence harmonieuse des sons dans le monde » (« a search for the harmonizing influence of sounds in the world about us »). Schafer part d’un conception du son qui excède la sphère purement esthétique, et même la sphère socio-politique : le son est une réalité cosmique. Ce qui implique qu’un certain type de questions typiquement moderne sont d’entrée hors sujet, comme par exemple celle de la réalité objective ou subjective du son, celle de la relation sujet/objet. Avec Schafer, on est d’entrée dans le monde, de lui à moi il n’y a pas de séparation. Le son est l’une des façons dont le monde se donne à nous, et c’est comme tel qu’il l’aborde, ce qui donne à son livre un tel esprit généraliste et un tel agrément de lecture.
  2. De cette posture, on peut tirer plusieurs conclusions : d’abord une volonté de retrouver, par l’imagination ou l’expérience, le rapport pré-moderne aux sons, lorsque le monde était non pas silencieux, ni même seulement rempli de bruits d’origine non-humaine, mais en tout cas limités aux bruits humains, et aux petits artifices techniques d’avant la révolution industrielle. Toute la première partie de son ouvrage est une reconstruction du paysage sonore jusqu’au 18e siècle, essentiellement en Europe (pour des raisons de facilités d’accès aux sources uniquement livresques). Le paysage alors était « hifi » : le ratio signal/musique était élevé. Schafer propose d’aborder la description de ce paysage au moyen de 3 notions : tonalité ou keynote (par opposition à arrière-plan ou ground), signaux ou signals (par opposition à figures), repères sonores ou soundmarks (par opposition à landmarks, sons typiques d’une communauté ou d’une époque). D'abord la mer (la force du sonore, la musicalité du monde non-vivant, le Verbe naturel du commencement), puis le vent, l'apocalypse, enfin la vie, puis l'homme, seul animal capable du "double miracle de la parole et de la musique", puis les cloches (8e, 14e son du temps), la poste, les villes (crieurs de rue, fiacres). On est ainsi mis en condition pour prendre conscience de la perturbation traumatisante que constitue l’arrivée de la machine, qui coïncide avec la vision mécaniste du monde élaborée par la science moderne. Changement d’environnement sonore et changement majeur de paradigme culturel. La révolution industrielle est le point central de la réflexion de Schafer, il compare son importance à celle de la révolution néolithique - ce qui peut apparaîre comme une pierre de touche de la « vision écologiste du monde ».
  3. Schafer pense le bruit comme de la musique, mais il le fait de façon plus littérale et plus décisive que ne le fait la musique concrète, puisqu’il pense le son comme une une dimension majeure du monde, et donc in fine la musique comme une réalité naturelle. Ce primat du naturel en fait un homologue « de plein air » de Schaeffer, qui par contraste est un théoricien en chambre. Loin de rabattre la musique sur le son en général, et le son sur ses modes de production « électro-acoustiques » (une musique composée à l'aide de sons enregistrés ou synthétisés, qui puise ainsi son origine à la fois dans la musique concrète initiée en France par Pierre Schaeffer en 1948 et dans la musique électronique développée au début des années 1950 à Cologne), il pense la musique comme une dimension du monde. Il détourne l’idée de la musique concrète en en faisant un levier de la réfutation du paradigme moderne. 
  4. Le reproche est parfois fait à Schafer de dualisme ; les « bons » sons seraient d’origine non-humaine et les « mauvais » seraient d’origine technique (Yannick Dauby, spécialisé dans le paysage sonore). On a vu qu’en effet, Schafer refusait d’indexer le monde sonore sur le monde moderne, autant en termes de catégories mentales qu’en termes de types de sons. Mais pour autant, il ne prône aucun "retour" à un état antérieur, et n’opère à aucun moment une distinction homme/nature, puisque l’ensemble de sa pensée repose au contraire sur l’idée que nous faisons pleinement partie du monde, que les sons qu’il produit « nous parlent » dans un langage qui n’est pas une parole, mais d’ordre esthétique. L’ensemble de ses efforts en tant que musicien, chercheur, pédagogue, conduit une invitation faite à notre monde, une fois mis à l’écoute de nos environnements sonores, une fois cultivés sur leur origine, de maîtriser et d’organiser nos productions sonores. Cette idée est celle qui occupe la dernière partie de son livre, et qui s’appelle design sonore. Si Schafer nous invite à nous tourner vers les environnements sonores pré-industriels et à nous réappoprier l’ambiance intellectuelle de l’ « harmonie des sphères », ce n’est en aucun cas par rejet de du monde contemporain ou par nostalgie, mais pour construire un monde sonore plus harmonieux – en partant du principe que ce monde sonore a une valeur par lui-même, mais induit également un grand nombre de réactions dans notre état, nos comportements, nos productions culturelles. « Voir le monde comme une partition musicale, dont nous sommes partiellement les auteurs. » Le monde produit des sons, qui ne relèvent pas d’une sphère extérieure à la musique, et en tant que partie de la nature, nous produisons nous aussi des sons, intentionnellement musicaux ou non.

 

3. Prolongements philosophiques avec Naess et Rothenberg

En tant que mouvement intellectuel, l’écologie est aujourd’hui à la fois vive et marginale. Vive, car elle inspire depuis plusieurs décennies des travaux décisifs, dont certains atteignent un important public, comme c’est par exemple le cas de Gilles Clément, dont le « tiers-paysage » est une redéfinition du sauvage qui dépasse le clivage nature vierge / humanité impure, pour replacer au premier plan la spontanéité de la vie. Mouvement marginal cependant, parce que mis à l’écart de l’université, à la fois explicitement (condamnations) et aussi de fait, tout simplement parce que les cadres d’organisation du savoir contemporain ne favorisent pas la montée en puissance de ce courant. Il est donc important de relier les uns aux autres les différents efforts menés ici et là, souvent dans la plus parfaite ignorance de l’autre, et pourtant dans une profonde communauté d’esprit qui atteste de l’esprit d’une époque. Ainsi, simultanés dans le temps sont Næss et Schafer.

Sa démarche est somme toute l’exact équivalent de celle engagée en philosophie de l’écologie par Arne Næss, qui propose de refonder la conception de la nature et de mettre fin à la tendance anthropocentriste qui domine la philosophie occidentale. A de rares exceptions près, comme Spinoza ou Diderot, l’humanité est conçue comme centre des valeurs et du sens, et la nature comme un décor vide et inerte. Surtout, l’un et l’autre sont pensés en opposition : est humain ce qui s’arrache à la nature, parvient au monde de la liberté, et gagne de là une dignité et une responsabilité supérieures. Dans ce système de pensée, la nature n’a aucune valeur en dehors de celle que l’humanité décide ou non de lui accorder. Plus grave, la parenté de l’humanité (consicence réflexive, structures sociales, vie affective, altruisme, langage) avec le reste du monde animal n’est pas pensée. Insatisfaisante d’un point de vue purement descriptif, la philosophie humaniste moderne est en outre discutable du point de vue moral : vider la nature de toute réalité et de toute valeur est une violence faite au sentiment d’admiration ou de gratitude que l’on peut avoir pour le monde dont nous provenons. Il semble difficile de remettre en cause ce dualisme, que ce soit en philosophie ou en théorie de l’art sonore, sans se heurter à des incompréhensions et à des accusations injustes. Tout comme Schafer en France, Næss a suscité la colère de Luc Ferry, qui a vu en lui un « fasciste vert ».

En France, ce qui relève du « paysage sonore » est placé au sein de la musique électro-acoustique, aux côtés de la musique acousmatique, la musique mixte, le live electronic. (L’électroacoustique recouvre l’ensemble des genres musicaux faisant usage de l’électricité dans la conception et la réalisation des œuvres. Ainsi sont électroacoustiques les œuvres de support (art acousmatique : est dit acousmatique un son que l'on entend sans voir la cause qui le produit ; par exemple, on peut dire de la radio qu'elle est un média acousmatique), les œuvres pour instruments ou corps sonores amplifiés (à condition que cette amplification intervienne de manière décisive dans l’esthétique et les choix de composition), les œuvres mixtes (mêlant instruments et piste sonore sur support), les œuvres live electronic (pour synthétiseurs en direct, instruments acoustiques avec dispositif de transformation électronique ou numérique en temps réel), les installations sonores interactives, etc. Le « paysage sonore », c’est le monde sonore, le monde en tant qu’il est sonore. Ce paysage a connu des évolutions. C’est à placer au même niveau que « la musique conrète ». C’est un autre paradigme. Que l’on soit sensible ou pas à son approche, il convenait d’en pointer l’ampleur et la portée, au moins pour cesser de lui prêter des idées fausses ou de lui assigner une place qui trahit son propos.

L’un des disciples de Næss, un jeune philosophe américain David Rothenberg, est par ailleurs musicien, et a consacré les dernières années de sa vie à la mise en œuvre de ce qu’il appelle la musique « inter-espèces », partant du principe que la musique est une invention animale, et que l’homme, ici, a été à l’école de la nature. Une réponse à Schafer, à propos du « miracle humain de la musique ». La science est prompte à rendre compte de tous les éléments de langage animal par des fonctions, et ce n’est pas inexact ; cela vaut aussi pour l’homme. Cependant, réduire toute expression animale à des fonctions primaires semble trahir un postulat important des sciences modernes, celui de l’absence de toute forme de sens esthétique chez les animaux. Contre ce postulat, Rothenberg travaille en posant le postulat que le vivant non-humain peut faire preuve de sens esthétique, et que nous-mêmes, en tant que mammifères, pouvons d’une façon ou d’une autre être sensible à cet effort. Ce qui revient simplement à dire qu’il est légitime et fondé en raison de dire le chant des oiseaux « beau ». Loin de l’esprit scholastique et paradoxal qui anime la philosophie moderne, la philosophie de l’écologie ne se refuse pas à retrouver des évidences du bon sens – même si le chemin qui y mène est autrement plus subtil.

Mais Schafer n’est pas seulement une sorte d’esthétique appliquée de la philosophie de l’écologie. Il apporte également des éléments qui viennent compléter son édifice. Par la seule démarche de l’attention prêtée au son, Schafer invite à rouvrir l’époque révolue où la culture était une réalité d’abord orale. Ce thème donne lieu à de nombreux développements dans son livre. Le passage à l’ère moderne, celle de l’humanisme et des sciences qui prépare la révolution industrielle et  s’accompagne d’une vision dualiste du monde (homme source de valeurs, et nature mécanique), est contemporain d’un changement de paradigme dans la perception : on passe d’une prédominance sonore à un primat du visuel. Schafer pointe l’invention de la perspective et de l’imprimerie (du livre, et donc du primat de l’écrit et de la lecture silencieuse dans la transmission culturelle) comme les facteurs clefs de la civilisation visuelle qu’est la modernité. Le retour au sonore est donc par lui-même une mise en question du paradigme moderne.

Par opposition à la vue, l’ouïe est un sens plus « physique » : d’abord parce que « entendre, c’est toucher à distance » (en dessous de 20 Hz, la vibration est perceptible). L’oreille n’ayant pas de paupière, c’est le dernier sens qui s’éteint dans le sommeil, et le premier qui se réveille, de sorte qu’il peut être dit le sens le plus « onirique ». Par ailleurs, une civilisation orale est une civilisation du contact et de la communauté (du moins avant l’invention de l’enregistrement sonore). Il est d’ailleurs intéressant que la philosophie soit née avec un philosophe qui refusait à la fois de faire de sa pensée une doctrine, et qui s’interdisait de sortir de la parole et de passer à l’écriture. Quelque chose de l’immédiateté de la vie est respecté dans les formes orales de la culture. Pour Schafer, l’ouïe renvoie à la communauté et à l’intériorité, là où la vue renvoie à un espace abstrait, inerte (géométrique) et à l’extériorité. Les soundscape studies ne se limitent pas aux espaces naturels dénués de la présence humaine ; elles sont une invitation à écouter le monde, y compris humain, comme une réalité naturelle. Prononcer le mot de paysage sonore implique cet ensemble théorique ambitieux et élaboré.

Un autre philosophe américain, Baird Callicott, voit dans la constitution en réseau d’Internet le changement technologique décisif, comparable à l’écriture, qui peut accompagner le développement de cette vision systémique du monde et de l’humanité. En commun chez tous ces penseurs, l’intuition, la conviction ou le désir que l’ère moderne soit en train de s’achever pour laisser la place à une ère nouvelle, qui replace la nature et la vie au cœur de la culture, comme quelque chose de sacré qui l’irrigue, et non comme un objet qu’une rationalité mécanique pourrait décortiquer. Que tout cela implique de renouer avec une certain vision religieuse ou sacrée du monde, qui étende de nouveau le champ des valeurs, du sentiment et de l’esprit en dehors de la conscience réflexive d’Homo sapiens, c’est bien possible. Schafer ne chache pas son intérêt pour les choses religieuses. Il est même sensible au fait que selon la Bible, le commencement de l’univers soit une réalité sonore : le Verbe.

 

Conclusion

Schafer apporte donc une contribution incontournable à la philosophie de l’écologie, avec l’idée d’entendre le son comme une réalité d’abord naturelle. Mais loin d’exclure l’homme, cette conception de la nature renvoie au contraire de façon insistante et privilégiée à l’ère historique où l’homme était encore conçu de façon évidente et non discutable comme une parcelle de nature. Schafer renvoie en particulier souvent à un état oral de la culture qui est certes derrière nous, mais qui peut aussi, en un sens, être de nouveau à notre portée pourvu qu’on s’arrache à la fascination de la reproduction mécanique, et qu’on retrouve un sens du son. Par une attention approfondie au monde sonore – soundscape, selon le néologisme qui l’a rendu célèbre – Schafer met en œuvre par sa théorie esthétique un renversement des valeurs qui est dans la ligne exacte de la « révolution copernicienne » que Næss propose avec l’écologie profonde.

Il invite à retrouver un rapport au son qui engage tout notre être ; en ce sens, on peut dire qu’un rapport plein au son, pour Schafer, requiert une vision du monde libérée de la servitude du modèle de compréhension mécaniste de la nature. Et s’il renvoie régulièrement aux visions religieuses du monde, ce n’est pas pour se détourner de ce monde-ci, c’est au contraire parce qu’un monde avec Dieu est plus habité et plus puissamment évocateur. Ce n’est pas par mysticisme et irrationalisme, mais par exigence – fondée en raison – de la plénitude de l’expérience du monde qu’implique l’idée d’une nature que la « culture » n’aurait pas encore réduit à sa dimension matérielle.

 

Baptiste Lanaspeze, août 2009

 

 

 

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