Editions Wildproject
wildproject: journal of environmental studies
home | who | events | gallery

ALL ISSUES

12 | 2012
Y a-t-il du sacré
dans la nature?


11 | 2011
L'Orient de l'écologie

10 | 2011
Penser avec les pieds

9 | 2010
J. Baird Callicott
et l'éthique de la terre


8 | 2010
Arne Naess, une figure
contemporaine de la sagesse


7 | 2010
Mix printanier

6 | 2009
L'âge écologique de la culture

5 | 2009
La naissance de l'écologie

4 | 2009
Ondes du monde : territoires
sonores de l'écologie

3 | 2009
Nature urbaine

2 | 2008
L'écologie profonde

1 | 2008
Une éthique environnementale
à la française?

Les n° 1 à 3 seront prochainement mis en ligne, merci pour votre patience.




Editions Wildproject
numéro 12 | 2012
Y A-T-IL DU SACRÉ DANS LA NATURE ?

Afficher les titres du sommaire en survolant les images







Kuribayashi Takashi, installation pour Sensing Nature (Mori Art Museum, Tokyo, 2010).

 

La nature, demeure de notre être
Entretien avec Augustin Berque

 

Augustin Berque, géographe, orientaliste et philosophe, né en 1942, est directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales. Membre de l'Académie européenne, il a été en 2009 le premier occidental à recevoir le Grand Prix de Fukuoka pour les cultures d'Asie. Ouvrages principaux : Le Sauvage et l'artifice. Les Japonais devant la nature, Paris, Gallimard, 1986. Ecoumène. Introduction à l'étude des milieux humains, Paris, Belin, 2000. Histoire de l'habitat idéal. De l'Orient vers l'Occident, Paris, Le Félin, 2010. www.mésologiques.com

 

 

Comment reformuleriez-vous la thématique du "sacré dans la nature" en termes mésologiques?

Le dualisme moderne a désacralisé la nature, devenue cet objet neutre que toise un sujet transcendant son milieu. Cette objectification s’est accompagnée d’une décosmisation : le sujet n’a plus sa place dans ce qui n’est plus un cosmos, mais un univers objet. Ce paradigme acosmique a touché ses limites au siècle dernier, car il aboutit non seulement à détruire la biosphère, mais à saper notre humanité même.

De tous les êtres vivants, l’humain est en effet celui qui dépend le plus de son milieu ; car celui-ci est le complément non seulement écologique, mais technique et symbolique sans lequel ce néotène n’existerait même pas, puisque, dans l’évolution, la technique et le symbole ont rétroagi sur sa constitution même.

Ces liens entre le sujet humain et son milieu, radicalement insaisissables par le dualisme, se sont en revanche exprimés symboliquement dans toutes les cosmologies hormis, celle de la modernité. La crise environnementale les ravive, soit dans une flambée de l’irrationnel, telle la vogue du fengshui en Occident, soit dans un holisme scientiste subordonnant l’humain aux écosystèmes.

Notre être ne se limite pas
à notre corps individuel,
mais comprend notre milieu.

Tant ce spiritualisme que ce réductionnisme sont non moins des impasses que le dualisme. On y préférera la voie moyenne d’une mésologie (étude des milieux) poursuivant celle ouverte au siècle dernier par des naturalistes comme Uexküll et des philosophes comme Watsuji, qui montre que notre être ne se limite pas à notre corps individuel, mais comprend notre milieu. Ce n’est pas comme objet, mais dans la mesure où elle est cette demeure de notre être, que la nature peut nous apparaître sacrée.

 


Shinoda Taro, installation pour Sensing Nature (Mori Art Museum, Tokyo, 2010).

 

 

Quelle place accordez-vous à la notion de nature dans votre "ontologie géographique", qui n'est pas un naturalisme?

Dans la perspective mésologique, la nature est la base (l’hupokeimenon, i.e. le sujet logique S) à partir de quoi il y a, historiquement, "trajection" en un monde humain (en position de prédicat P). La relation entre S et P constitue à tout moment un milieu, autrement dit la réalité éco-techno-symbolique qui nous entoure (S/P, i.e. S saisi en tant que P par nos sens, notre pensée, notre langage et nos actions). C’est ce que résume la formule r = S/P, qui se lit : la réalité, c’est S saisi en tant que P.

Ce processus se déroule dans le temps, non moins qu’il ne se déploie dans l’espace. Le terme « trajection » signifie qu’il y a à la fois assomption de S en P, et hypostase (substantialisation) de P en S’, i.e. ce qui va être le sujet dans la phase suivante, autrement dit va y tenir le rôle de nature pour un monde ultérieur. C’est ce que résume la formule (((S/P)/P’)P’’)/P’’’… et ainsi de suite.

En somme, l’hypostase de P en S’ (etc.) est une naturalisation du travail des générations antérieures. Cela se vérifie aisément en histoire-géographie. Je fais même l’hypothèse (sur laquelle je travaille actuellement) qu’au niveau ontologique de la biosphère, cette trajection est le moteur de l’évolution.

 

Votre entreprise philosophique est-elle également une entreprise spirituelle? Quel rapport personnel avez-vous avec la religion?

La mésologie se borne à vouloir saisir la réalité S/P. Ce rapport suppose une instance prédiquante, distincte de S (i.e. l’objet) à un moment donné, et émettrice de P, laquelle n’est autre que l’existence humaine. L’on a beau remonter dans l’histoire ou descendre jusqu’au quantique, ledit rapport ne peut faire abstraction de cette instance, ou troisième terme, donc de cette ternarité.

La mésologie s’interdit donc le bond mystique dans lequel, symétriquement, la science prétend absolutiser S (comme Objet pur), et la religion absolutiser P, pour en faire soit la substance absolue (S pur) dans la perspective monothéiste (cf. le début de l’évangile selon saint Jean : la Parole était auprès de Dieu, et la Parole était Dieu, ou la sacralité du Coran comme parole divine), soit le néant ou le vide absolus dans la perspective orientale. Cela n’est nullement nier que S puisse exister en soi, autrement dit qu’il puisse y avoir aussi bien l’Objet pur idéalisé par la science, que Dieu tel que les monothéistes croient en Lui ; c’est simplement dire que du fait même que nous existons, nous ne pourrons jamais rien en savoir que sous la forme S/P, autrement par le truchement de notre mondanité. C’est ce qu’on appelle traditionnellement l’agnosticisme.

 


Yoshioka Tokujin, 'Snow', installation pour Sensing Nature (Mori Art Museum, Tokyo, 2010).

 

Quels sont sur terre les lieux précis qui font le plus partie de vous, qui ont eu le plus d'influence sur ce que vous êtes?

C’est le grand jardin où j’ai passé mon enfance, à Imintanout, au pied du Haut-Atlas occidental. J’en grimpais quotidiennement les arbres, je me gavais de ses mandarines, j’y bâtissais, en terre, des villes et des routes pour mes petites autos Dinky Toys, avec des montagnes et des fleuves… Il était vaste comme l’Éden. Au philosophe que vous êtes, je peux dire que c’était ma cosmophanie et ma cosmopoïèse, thèmes sur lesquels disserte aujourd’hui encore ma mésologie. Comme l’écrivit Du Fu (712-770), Guo po shanhe zai 国破山河在 (Périssent les nations, monts et fleuves sont là).

 

Comment vous situez-vous dans le courant, plus anglo-saxon, du "Sense of Place"?

Plus particulièrement comme un théoricien du rapport entre la chôra (χώρα) platonicienne et le topos (τόπος) aristotélicien, rapport dans l’abstraction duquel il me semble oiseux de parler philosophiquement de sense of place. Pour moi, le topos est l’emplacement, la Stelle casuelle de notre corps animal, et la chôra le milieu éco-techno-symbolique où se déploie existentiellement notre être. Le couplage structurellement nécessaire des deux, c’est ce que j’appelle notre médiance (du latin medietas, moitié). C’est cela dont le cogito a voulu s’abstraire, en forclosant son corps médial (i.e. son milieu), cette moitié de son être qu’il a convertie en objet (y compris même son corps animal, que l’individualisme contemporain a du reste récupéré, pour lui rendre un culte compensatoire de ladite forclusion).

 

Pensez-vous comme l'écrivain Barry Lopez que "la géographie jouera au 21e siècle dans la culture le même rôle central que la psychanalyse a joué au siècle précédent"?

Dans la lignée qu’inaugura Watsuji avec Fûdo 風土 en 1935, et qu’à sa manière continua Dardel avec L’Homme et la Terre en 1952, je dirais plutôt que c’est la mésologie, entendu comme ontologie géographique. Sans ce questionnement sur l’être, la géographie n’est qu’une discipline parmi d’autres ; mais quand elle se fait mésologie et qu’elle pose donc, comme Watsuji, la question de la médiance (fûdosei 風土性) comme « moment structurel de l’existence humaine », elle peut prétendre plus que toute autre dépasser l’abîme que Descartes a ouvert sous nos pieds en écrivant, dans le Discours de la méthode, « Je connus de là que j’étais une substance dont toute l’essence ou la nature n’est que de penser, et qui, pour être, n’a besoin d’aucun lieu, ni ne dépend d’aucune chose matérielle ». Et dépasser cet abîme, c’est ce que nous devrons faire au XXIe siècle, si nous voulons survivre humainement sur la Terre.

 

Quelle notion japonaise se rapproche le plus de cette idée qu'il y aurait du "sacré dans la nature"?

À coup sûr la notion de kami 神, sur laquelle se fonde la religion shintô神道 (ce qui veut dire « la voie des kami »). Ce sont les dieux ou les esprits dont toute la nature est animée. Il y en a ya o yorozu 八百万, c’est-à-dire huit millions, dont l’empereur est le suzerain. Ils sont partout, mais notamment dans les bois sacrés, chinju no mori 鎮守の森, qui même en pleine ville entourent les sanctuaires shintô (jinja 神社). Au centre même de Tôkyô, au-delà des douves de l’ancien château du shôgun, le palais impérial est entouré d’une sorte de gigantesque bois sacré, qui, lorsqu’on y pénètre pour une entrevue accordée par l’empereur, donne véritablement l’impression de s’enfoncer dans la forêt sauvage, au fond de la montagne (yama no oku 山の奥), repaire des dieux.

 

Propos recueillis par BL, juillet 2012

 

 


Estampe sans titre d'"Utagawa Kuniyoshi (歌川 国芳), 1798-1861 femme-paysage

 

 



Editions Wildproject

From natural to human sciences, urbanism to contemporary art, wildproject is a journal of environmental studies grounded in environmental philosophy.

Newsletter