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L'écologie profonde

1 | 2008
Une éthique environnementale
à la française?

Les n° 1 à 3 seront prochainement mis en ligne, merci pour votre patience.




Editions Wildproject
numéro 10 | 2011
GR2013 : PENSER AVEC LES PIEDS


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Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre en 1954.

 

La carte et le territoire
Extrait de Simone de Beauvoir, La Force de l'âge (© Gallimard)

 

Juste après avoir obtenu l’agrégation de philosophie en 1929, Simone de Beauvoir avait été mutée à Marseille pour enseigner la philosophie. Eloignée de son petit ami Jean-Paul (qui a quant à lui été envoyé au Havre) Simone – qui ne partage pas le dégoût de Sartre pour la nature – passe son temps, à Marseille, à arpenter les montagnes alentour.
Citant ce texte de la Force de l’Âge, le sociologue Michel Péraldi dénonce dans
Marseille : Paysage, ville, mémoire (CERFISE, 1981) ce territoire abstrait, absolu, que l’étranger peut découvrir avec les cartes :
« Elle se précipite dans la nature parce que nulle part ailleurs elle n’aurait pu ainsi fonder son étrangéité en espace. Qu’est-ce donc qui en ces lieux autorise la territorialisation de l’étrangère ? La Nature à l’état pur, soit une abstraction ; non pas une terre, un lieu obscurci de son histoire et de traces incompréhensibles, mais du mythe à l’état pur, c’est-à-dire nulle part. Nous ne sommes pas ici à Marseille, mais dans un espace consacré à la quête possible d’un absolu. »
Et s'il y avait, dans le rapport du randonneur à la carte, un détournement de la raison militaire en raison poétique?

 


Fondateurs de la Société des excursionnistes marseillais en 1896

 

Le jeudi matin, je pris un des autobus Mattéi dont le terminus se trouvait tout près de chez moi. De Cassis à la Ciotat, je suivis à pied des falaises cuivrées ; j’en éprouvai de tels transports que lorsque je remontai, le soir, dans un des petits cars verts, je n’avais plus qu’une idée en tête : recommencer. La passion qui venait de me mordre m’a tenue pendant plus de vingt ans, l’âge seul en est venu à bout ; elle me sauva cette année-là de l’ennui, des regrets, de toutes les mélancolies, et changea mon exil en fête.

Elle n’avait rien d’original. A la fois sauvage et d’accès facile, la nature, autour de Marseille, offre au plus modeste marcheur des secrets étincelants. L’excursion était le sport favori des Marseillais ; ses adeptes formaient des clubs, ils éditaient un bulletin qui écrivait en détail d’ingénieux itinéraires, ils entretenaient avec soin les flèches aux couleurs vives qui jalonnaient les promenades. Un grand nombre de mes collègues s’en allaient le dimanche, en bande, escalader le massif de Marseilleveyre ou les crêtes de la Sainte-Baume. Ma singularité, c’est que je ne m’agglomérai à aucun groupe, et que d’un passe-temps, je fis le plus exigeant des devoirs.

"A la fois sauvage et d’accès facile,
la nature, autour de Marseille,
offre au plus modeste marcheur
des secrets étincelants."

Du 2 octobre au 14 juillet, pas une fois je ne m’interrogeai sur l’emploi d’un jeudi, d’un dimanche : il m’était enjoint de partir à l’aube, hiver comme été, pour ne rentrer qu’à la nuit. (…) J’enfilais une vieille robe, des espadrilles, et j’emportais dans un cabas quelques bananes et des brioches. Il m’arriva d’abattre plus de quarante kilomètres. Je ratissai systématiquement la région. Je montai sur tous les sommets : le Garlaban, le mont Aurélien, Sainte-Victoire, le Pilon du Roi ; je descendis dans toutes les calanques, j’explorai les vallées, les gorges, les défilés. Parmi les pierres aveuglantes où ne s’indiquait pas le moindre sentier j’allais, épiant les flèches – bleues, vertes, rouges, jaunes – qui me conduisaient je ne savais où ; parfois je les perdais, je les cherchais, tournant en rond, battant les buissons aux arômes aigus, m’écorchant à des plantes encore neuves pour moi : les cistes résineux, les genévriers, les chênes verts, les asphodèles jaunes et blancs.

Je suivis au bord de la mer tous les chemins douaniers ; au pied des falaises, le long de côtes tourmentées, la méditerranée n’avait pas cette langueur sucrée qui, d’ailleurs, m’écoeura souven ; dans la gloire des matins, elle battait avec violence les promontoires d’un blanc éblouissant, et j’avais l’impression que si j’y pongeais la main, elle me trancherait les doigts. (…) Comme en Espagne, la curiosité ne me laissait pas de répit. De chaque point de vue, de chaque combe, j’escomptais une révélation, et toujours la beauté du paysage surpassait mes souvenirs et mon attente. Je retrouvai, tenace, la mission d’arracher les choses à leur nuit. (…)

"Jamais je ne me suis blasée
sur le plaisir de voir un point, un trait inscrits sur une carte, ou trois lignes imprimées dans un guide,
qui se changeaient en pierres,
en arbres, en ciel, en eau."

Que j’aimais, encore engourdie de sommeil, traverser la ville où s’attardait la nuit et voir naître l’aube au-dessus d’une bourgade inconnue ! Je dormais à midi dans l’odeur des genêts et des pins ; je m’accrochais aux flancs des collines, je me faufilais à travers les garrigues, et les choses venaient à ma rencontre, prévues, imprévisibles : jamais je ne me suis blasée sur le plaisir de voir un point, un trait inscrits sur une carte, ou trois lignes imprimées dans un guide, qui se changeaient en pierres, en arbres, en ciel, en eau.

 

Simone de Beauvoir, La Force de l'âge (© Gallimard)

 

 

 

 

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From natural to human sciences, urbanism to contemporary art, wildproject is a journal of environmental studies grounded in environmental philosophy.

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