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L'écologie profonde

1 | 2008
Une éthique environnementale
à la française?

Les n° 1 à 3 seront prochainement mis en ligne, merci pour votre patience.




Editions Wildproject
numéro 10 | 2011
GR2013 : PENSER AVEC LES PIEDS


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Colin Fletcher

 

Voyage à pied à travers la Californie
Extrait de Colin Fletcher, Voyage à pied à travers la Californie
Traduction Pierre Madelin © Wildproject 2011

 

Ecrivain et pionnier du trekking, Colin Fletecher est le premier homme à avoir remonté l’intégralité du Grand Canyon d’un seul trait. Né en Angleterre en 1922, il a servi dans la Royal Navy pendant la Seconde Guerre mondiale. Après avoir vécu au Kenya, au Zimbabwe et au Canada, il s’installe aux USA en 1962. Auteur de nombreux livres dans lesquels il relate ses voyages à peid, il est considéré comme le parrain de la randonnée moderne.


 

Le lendemain matin, aux environs de dix heures, alors que je marchais le long de la Wetback Trail dans un état plutôt comateux, à moitié cuit par le soleil, je fis un bon en arrière en arrivant à un tournant, comme si j’avais reçu un coup au visage. 

Cinq pieds plus loin, un serpent diabolique était étendu à travers la piste. Alors que j’hésitai, il se mit à vibrer. Le son était dur et sec. Au début, son rythme n’était pas plus rapide que celui d’un hors-bord, mais à son paroxysme, c’était presque un sifflement.

J’enlevai mon sac, pris mon appareil photo et reculai à nouveau. 

Le serpent n’avait pas bougé. La tête plate en forme de losange était sur le qui-vive, prête à jaillir. Les yeux étaient fixés sur mes jambes nues. Une langue fourchue apparaissait de temps en temps. Le cou était un nœud rigide et menaçant. Derrière lui, quatre pieds d’un corps brun serpentait jusqu’aux sonnettes dressées. 

Respirant un bon coup, je cadrai l’appareil photo, éloigné de six pieds. Des yeux impassibles lançaient un regard furieux vers le viseur. Quand j’abaissai l’appareil, ils fixèrent à nouveau mes jambes nues. Ca me fit froid dans le dos. Il y avait quelque chose de diabolique dans ce corps serpentin étendu sur la roche brûlante, dans le sentiment de puissance qu’il dégageait, dans la beauté repoussante de ses tâches claires. Des ondes maléfiques jaillissaient de lui. 
Je posai mon appareil photo et ramassai mon bâton en yucca. 

Le serpent commença à descendre. Il se déplaça lentement, se laissant glisser à travers les pierres. Son corps bougeait peu, sa tête était toujours rigide et tournée en arrière. Il fit frémir sa langue dans ma direction. Il siffla très doucement. 

Tenant mon bâton bien haut, je suivis sa trace. Le serpent siffla à nouveau, plus fort. J’abaissai doucement mon bâton à moins de quatre pieds du sol, le tenant fermement pendant que le serpent se laissait glisser derrière une pierre. Sa tête finit par apparaître au grand jour.

J’aplatis mon bâton sur elle de toutes mes forces. 

Le serpent entra en convulsions. Le bâton vola en éclats. L’un d’entre eux rebondit et vint heurter le dessus de mon œil gauche. Lorsque je pus voir clair à nouveau, le serpent se tordait toujours de douleur. Je le frappai une nouvelle fois avec un bout de mon bâton. Les convulsions redoublèrent : le bout de mon bâton vola à nouveau en éclats. Je jetai violemment des pierres les unes après les autres sur la tête sanguinolente du serpent. Les convulsions diminuèrent, puis elles cessèrent.

"Quand on quitte la ville et qu’on se retrouve dans le Grand Canyon, on croit d’abord qu’on fuit le vrai monde pour se changer les idées dans la nature ; mais une fois dehors, on comprend que que la nature est le vrai monde, et que la 'civilisation' n’est qu’une façade secondaire."

Je m’assis sur un rocher. Maintenant que j’avais le temps de réfléchir, je reconnus qu’au début, lorsque j’avais trébuché en arrière, j’avais été déséquilibré à plus d’un égard. J’avais fait exactement le contraire de ce qu’il fallait faire – ne pas bouger jusqu’à s’être assurer que le serpent était trop loin pour attaquer ou jusqu’à ce qu’il se soit éloigné. Et pendant tout le temps que j’avais passé à le photographier puis à le tuer, j’avais senti des ondes diaboliques. Mais maintenant que j’étais en sécurité, assis sur un rocher à regarder le cadavre, je réalisai que c’est des ondes de crainte que je lui avais envoyé en retour. Je n’en étais pas fier. 

Je me sentais également plutôt bête. L’un de mes genoux saignait depuis que je m’étais cogné à une roche en trébuchant. Et une bosse était en train de se former au-dessus de mon œil. 

Le serpent gisait parmi les pierres. Son large corps sombre était strié de taches en losange. Le bout de la queue avait une forme de cigare, entourée par quatre bandes noires et blanches comme celles de la queue d’un raton laveur. Les bandes n’auraient pas été plus brillantes si elles avaient été peintes avec un vernis en émail. Les sonnettes étaient fixées sur la dernière bande – une double-rangée pointue de perles jaunes ressemblant à un épi de maïs que l’on aurait forcé à pousser à plat entre deux planches. 

Alors que je mettais un pansement sur mon genou, le serpent reprit vie. Sa tête n’était plus qu’une carcasse cabossée et sanglante, mais il recommença à se tortiller en tous sens. Je lui jetai une autre pierre. A côté. Une autre. A l’agonie, le serpent se tordait de douleur ; il s’enroula en lui-même et me lança un regard furieux à travers le sang coagulé. Des ondes diaboliques jaillirent de lui à nouveau. Je lui jetai d’autres pierres. Même après que la tête ait été réduite en bouillie, son corps continuait à bouger. Lorsque je touchai ses froides écailles, le crotale sursauta légèrement et émit un faible sifflement. Si je tapais du pied près de lui, il sursautait également et faisait violemment vibrer ses sonnettes. 

Quand le serpent finit par s’immobiliser, je le mesurai avec un bout de corde en nylon. Il mesurait 2, 54 cm. Puis je le pris par sa tête toute cabossée et le soulevai pour faire un autoportrait. Enfin, je coupai les douze perles de ses « sonnettes ».

Quand enfin je redescendis sur la Wetback Trail pour reprendre ma marche vers Palo Verde, j’avais l’impression d’avoir survécu à une cérémonie d’initiation au désert.

 

 

 

 

 

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From natural to human sciences, urbanism to contemporary art, wildproject is a journal of environmental studies grounded in environmental philosophy.

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