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Les n° 1 à 3 seront prochainement mis en ligne, merci pour votre patience.




Editions Wildproject
numéro 10 | 2011
GR2013 : PENSER AVEC LES PIEDS


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Le canal de Marseille, chemin de la Bastide Longue.


L'agri-urbanisme
Méditation paysagère, urbanistique et agricole avec Jean-Noël Consalès,
entre la Rose et Saint-Jérôme à Marseille


Géographe, urbaniste, membre de l'équipe de recherche du programme national "Trame verte urbaine" (CNRS), Jean-Noël Consalès nous propose une courte balade, de 4 kilomètres environ, le long d'une continuité végétale qui, entre la Rose et l'université Saint-Jérôme, pourrait être valorisée, et contribuer à une autre approche de la nature en ville. Au passage, quelques éléments d'analyse du paysage urbain marseillais, et quelques méditations décisives sur la ville de demain.


En blanc : la balade
En violet : la proposition de création de sentier urbain
En bleu foncé ; le canal de Marseille
En bleu clair : le Jarret



 

Même si les jardins occupent une surface limitée dans l’ensemble de la ville, ils sont pour moi au centre de la ville de demain: car ils sont des laboratoires de ce que la nature peut en général apporter à la ville – et en particulier dans le domaine agricole.

Je rêve depuis longtemps à un vaste projet de jardinage urbain que j’appelle «le Marseille du terradou» (le «Marseille du terroir»). On peut vraiment parler d’un «terroir» marseillais. D'abord parce que le territoire communal est si bien circonscrit, limité, par les massifs tout autour. Et ensuite parce qu'au 19e siècle, hors du centre-ville, l’essentiel de la commune était agricole.

Ici, à la Rose, on est en plein cœur de cette immense ceinture agricole de Marseille, large de plusieurs kilomètres, une bande qui s’étirait en cercle, entre piémonts et centre-ville. Un peu plus à l’est, Sainte-Marthe était spécialisé dans l’élevage laitier ; le quartier garde encore de belles traces de bocage. A Château-Gombert, c’était le maraîchage. A Marseille, il faut bien comprendre qu’il y a eu une urbanisation particulière, liée à un territoire particulier. Un territoire à la fois immense et circonscrit.

Le 19e siècle a été un tournant majeur pour Marseille. L’arrivée de l’eau par le canal de Marseille au milieu du siècle a démultiplié les bastides – et aussi les bastidons, et autres déclinaisons de la bastide plus modestes, que pouvaient s’offrir les classes moyennes. Les classes populaires aussi se bricolaient leur cabanon. Le résultat, c’est que toutes les classes avaient accès à la nature.

 


Traverse Lieutaud.

 

Or ces territoires agricoles ont servi, pendant les Trente Glorieuses, à l’urbanisation. Une urbanisation qui ne s’est pas faite d’un coup, de façon concertée, ni même comme une vague progressive avançant sur un front régulier – mais comme un puzzle, morceau après morceau, domaine après domaine, cité après cité. 

C’est la raison pour laquelle à Marseille, tu trouves, entre les cités, les noyaux villageois et les champs, tellement de «délaissés» – ces bouts de nature abandonnés, sans fonction, en friche. C’est un schéma très différent du schéma habituel des villes de plaine, où les ceintures agricoles sont devenues, uniformément, des banlieues (cités et pavillons). 

Ici, impasse Barielle, nous sommes juste au-dessus de la gare de métro de La Rose, face à une friche de cent mètres de côté environ – juste à côté du gros bâtiment commercial «Milhe et Avons». Et tout autour, partout, des résidences fermées, des pavillons, des grues. Dans les 13-14e arrondissements (mais ça vaut aussi dans les 15e-16e), on est face à une énorme densification depuis la fin des années 1990s. Les nombreux délaissés sont urbanisés. Sous couvert de «ville dense», on se débarrasse petit à petit de tous ces espaces verts où l’on ne voit qu’un «vide urbain» à remplir. 

Je crains que nous ne soyons en train de rater quelque chose.

 


Avenue de la Consolation.

 

Le délaissé n’est pas du vide – c’est à la fois un réservoir de «biodiversité ordinaire» (animale et végétale) et un lieu de respiration pour le citadin. Ici, on ne construit pas de la ville dense au sens «centre-ville» du terme. Et le maintien de ces espaces de respiration est tout à fait compatible avec le genre de densité qu’on a dans cette ville résidentielle. Je suis vraiment favorable au modèle de la «ville en archipel» – îlot de ville successifs entourés de nature. 

Je suis né à la Viste, où j’ai vécu 23 ans – «cité des 38». Le grand avantage de ces délaissés, c’est que c’est le jardin de tout le monde. Quelle que soit ta classe sociale, à Marseille, tu es en contact avec la nature.

Au fond, la grande question, c’est de savoir si que le modèle actuel d’urbanisation correspond aux besoin de ce territoire? On construit de la résidence fermée pour classes moyennes, dans un territoire où les populations sont plus pauvres. 

Le long de cet axe que nous sommes en train de suivre, entre la Rose et l’université de Saint-Jérôme (2,5 kilomètres environ), il y a une continuité végétale – il faudrait créer un cheminement pédestre, qui serait non seulement utile aux étudiants, mais qui créerait une «coulée verte», un corridor écologique. Sur ces talus qui bordent le chemin de ND de la Consolation, j’avais proposé la création de jardins, dans ces délaissés qui bordent la route (quand j’étais président de l’association des jardins familiaux).

 


Traverse Lieutaud.

 

Dans ces quartiers, on est vraiment dans la ville palimpseste. Ici des murets de bastides qui restent autour de cette résidence; là un vieux calvaire le long de l’allée qui mène au bâtiment des témoins de Jéovah; partout d’anciens chemins ruraux qui mènent désormais à des villas – mais encore entourés de champs. Et ça vaut aussi pour les noms. Au 126 chemin de ND de la Consolation, cette résidence s’appelle «bastide du château». Tout comme le centre médical, tout ça c’est d’anciennes friches agricoles.

Quand tu passes ici en voiture, ça a l’air monotone et homogène. Mais dès que tu es à pied, toute la richesse et la variété de ce territoire urbain se révèle. Les murets, les bastides, les anciens petits cabanons...

Voici l’une des nombreuses résidences semi-fermées destinées à des classes moyennes supérieures. De la pelouse, des grilles vertes de deux mètres cinquante de haut environ (toujours les mêmes), un sol «viabilisé», c’est-à-dire largement imperméabilisé, un petit ruisseau canalisé, et un minuscule bassin de rétention qui ne suffira pas en cas de crue centennale. Et juste derrière la résidence, une allée de platane bastidaire.

 


Une des nombreuses résidences neuves ou en construction dans les 13e et 14e arr.

 

La question de base, c’est : «A-t-on un contact avec la nature ou pas?» On tient là un invariant social humain: nous avons besoin d’avoir un contact régulier avec la nature. Or de ce point de vue, on est dans une ville qui a un énorme potentiel. Et une formule binaire du genre «ville dense» d’un côté, et «Calanques» de l’autre, serait une aberration. A une époque où on n’a plus assez d’argent pour créer de toutes pièces de nouveaux espaces verts, il nous reste en revanche la possibilité, peu coûteuse et de bon sens, de créer des cheminements, des coulées vertes, qui permettent de relier, de valoriser et de protéger les espaces résiduels de délaissés.

Débuser le ruisseau des Ayagalades et créer un parc, ça peut être formidable – mais ça coûte des millions. Il serait dommage que dans le même temps, autour du Jarret, ou ici, on supprime des dizaines d’hectares de friche qui témoignent encore de cette vie rurale qui a forgé l’identité de cette ville. Pourquoi veut-on toujours aménager, créer des espaces de toute pièces? C’est comme si respecter l’existant, ce n’était pas un acte suffisamment urbain!

Il faut avoir l’usage de ces espaces que nous traversons! Il faut se promener traverse Lieutaud...  Regarde, ici encore on aperçoit des auges à cochons. Le long de ce sentier urbain à créer, il y a tout un vocabulaire du rural à découvrir dans ce paysage urbain. 

Et dans un contraste saisissant, ici, sur le parking de ce supermarché Casino, l’habituelle «herbe de la pampa» – une plante décorative fortement invasive.

 


Chantiers avenue de la Consolation.

 

Ce noyau villageois – ils demeurent nombreux par ici – fournit une excellente matrice pour imaginer un véritable écoquartier. C'est en tout cas une matrice bien meilleure que ces résidences nouvelles qui se donnent le nom d'écoquartier.

La ville qu’on produit avec ces idées de résidences fermées, est-ce qu’elle est vivable? Est-ce qu’elle fonctionne? Les chemins ruraux sont trop étroits, ça crée des embouteillages. Du coup, une grande partie des parcelles agricoles qui demeurent à l’est disparaîtront bientôt avec la création d’une nouvelle route, la RD4D.

Depuis le canal, juste au-dessus de la ligne d’eau, il reste des oliviers – production typique des terres provençales non irriguées.  Ce canal, ces serres, ces murets, ces cabanons, ces champs – c’est évident qu’il y a quelque chose de précieux dans tout ça. Ce paysage est profondément fonctionnel, intelligent. Heureusement qu’il y a l’écologie scientifique qui permet de comprendre et d’expliquer ça. Des gens comme "Les Paniers marseillais" prônent la réintégration de l’agriculture sur Marseille. Je pense que cela mérite d’être pris au sérieux. 

Propos recueillis par Wildproject, 2010


Vue depuis le chemin de Bastide Longue.







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